Acte I
La Grande Cour d'une Hôtellerie.
À Amiens.
(Le théâtre représente la cour d'une hôtellerie à Amiens. Au fond, une grande porte cochère ouvrant sur la rue. A droite, premier plan, un pavillon auquel on monte par quelques marches. A gauche, une tonnelle devant laquelle est un puits et un banc de pierre. Derrière la tonnelle, deuxième plan, un peu plus avancée que la tonnelle, l'entrée de l'hôtellerie.)
(Au lever du rideau, Brétigny debout à la porte du pavillon, Guillot, sa serviette à la main, est au bas de la dernière marche.)
GUILLOT
(appelant)
Holà! Hé! Monsieur l'hôtelier!
Combien de temps faut-il crier
Avant que vous daigniez entendre?
BRÉTIGNY
Nous avons soif!
GUILLOT
Nous avons faim!
Holà! Hé!
BRÉTIGNY
Vous moquez-vous de faire attendre?
GUILLOT ET BRÉTIGNY
Morbleu!
Viendrez-vous à la fin?
GUILLOT
(avec dépit)
Foi de Guillot-Monfontaine!
C'est par trop de cruauté
Pour des gens de qualité!
BRÉTIGNY
(en colère)
Il est mort, la chose est certaine!
GUILLOT
(en colère)
Il est mort!
GUILLOT ET BRÉTIGNY
Il est mort!
POUSSETTE
(à la fenêtre, et riant)
Allons, messieurs, point de courroux!
GUILLOT
Que faut-il faire?
BRÉTIGNY
Que faut-il faire?
GUILLOT
Il n'entend pas
(Javotte et Rosette se joignent à Poussette.)
POUSSETTE
(riant aux éclats)
On le rappelle!
On le harcèle!
On le rappelle!
JAVOTTE
(de même)
On le harcèle!
On le rappelle!
ROSETTE
(de même)
On le rappelle!
POUSSETTE, JAVOTTE, ROSETTE, GUILLOT ET BRÉTIGNY
Voyons, monsieur l'hôtelier! montrez-vous hospitalier!
Montrez-vous hospitalier!
Voyons, monsieur l'hôtelier!
Voyons, monsieur l'hôtelier!
Sauvez-nous de la famine!
POUSSETTE, JAVOTTE ET ROSETTE
Monsieur l'hôtelier!
Sauvez-nous de la famine!
Voyons, monsieur l'hôtelier!
GUILLOT
Monsieur l'hôtelier!
Soyez donc hospitalier!
Voyons, monsieur l'hôtelier!
BRÉTIGNY
Monsieur l'hôtelier!
Si non l'on vous extermine!
Monsieur l'hôtelier!
(écoutant)
Eh bien!... Eh quoi!... pas de réponse?
POUSSETTE, JAVOTTE ET ROSETTE
Pas de réponse?
GUILLOT
Pas de réponse?
BRÉTIGNY
Il est sourd à notre semonce!
POUSSETTE, JAVOTTE ET ROSETTE
Recommençons!
GUILLOT
Pas trop de bruit, cela redouble l'appétit!
POUSSETTE, JAVOTTE, ROSETTE ET BRÉTIGNY
Voyons, monsieur l'hôtelier,
POUSSETTE, JAVOTTE, ROSETTE, GUILLOT ET BRÉTIGNY
Montrez-vous hospitalier!
Montrez-vous hospitalier!
(L'hôtelier paraît sur le pas de la porte.)
BRÉTIGNY
(avec une explosions de joie et de surprise)
Ah! voilà le coupable!
GUILLOT
(avec une colère comique)
Réponds-nous, misérable!
L'HÔTELIER
Moi! vous abandonner!
Je ne dirai qu'un mot:
Qu'on serve le dîner!
(A ce moment des marmitons portant des plats sortent de l'hôtellerie. Les marmitons se dirigent lentement et presque solennellement vers le pavillon.)
(avec importance)
Hors-d'oeuvres de choix...
POUSSETTE, JAVOTTE, ROSETTE, GUILLOT ET BRÉTIGNY
Bien!
L'HÔTELIER
... et diverses épices...
Poisson... poulet!...
POUSSETTE, JAVOTTE, ROSETTE, GUILLOT ET BRÉTIGNY
Parfait!
JAVOTTE
Du poisson!
GUILLOT
Du poulet!
BRÉTIGNY
Parfait!
POUSSETTE
O douce providence!
On vient nous servir!
JAVOTTE, ROSETTE, GUILLOT ET BRÉTIGNY
Voilà qu'en cadence
On vient nous servir!
L'HÔTELIER
Voyez! on vient vous servir!
(insistant)
Un buisson d'écrevisses!
POUSSETTE, JAVOTTE ET ROSETTE
(avec joie)
Des écrevisses!
GUILLOT
(avec joie)
Des écrevisses!
L'HÔTELIER
Et pour arroser le repas...
De vieux vins...
GUILLOT
(aux marmitons)
Ne les troublez pas!
L'HÔTELIER
Et pour compléter les services:
Le pâté de canard!
POUSSETTE, JAVOTTE, ROSETTE, GUILLOT ET BRÉTIGNY
Un pâté!
L'HÔTELIER
(se rengorgeant)
Non pas, messieurs
Un objet d'art!
GUILLOT
Vraiment!
BRÉTIGNY
Parfait!
POUSSETTE
O douce providence!
On vient nous servir!
JAVOTTE, ROSETTE, GUILLOT ET BRÉTIGNY
Voilà qu'en cadence
On vient nous servir!
L'HÔTELIER
Voyez! On vient vous servir!
POUSSETTE, JAVOTTE, ROSETTE, GUILLOT ET BRÉTIGNY
O sort délectable,
Lorsque l'on a faim,
De se mettre enfin
A table!
On vient nous servir!
L'HÔTELIER
Il est préférable
Et même très sain
D'attendre la faim.
Mettez-vous à table,
On vient vous servir!
A table!
POUSSETTE, JAVOTTE, ROSETTE, GUILLOT ET BRÉTIGNY
A table! à table!
(Tous rentrent dans le pavillon dont la porte et la fenêtre se referment. L'Hôtelier reste seul.)
L'HÔTELIER
C'est très bien de dîner! Il faut aussi payer!
Et je vais... Mais, au fait, pensons au Chevalier des Grieux!
Le temps passe...
Et j'ai promis de retenir sa place
Au premier coche.
(se dirigeant au fond et apercevant les Bourgeois qui se disposent à envahir l'hôtellerie.)
Et mais, voilà,
Déjà
La ribambelle
Des bons bourgeois!
Ils viennent regarder
Si l'on peut lorgner
Quelque belle,
On se moquer de quelque voyageur!
(sentencieusement)
J'ai remarqué que l'homme est très observateur!
(Il entre dans le bureau. La Cloche de l'hôtellerie se fait entendre. Les Bourgeois et les Bourgeoises envahissent peu à peu l'hôtellerie.)
BOURGEOISES ET BOURGEOIS
(avec calme)
Entendez-vous la cloche,
Voici l'heure du coche,
Il faut tout voir! tout voir!
Les voyageurs, les voyageuses,
Il faut tout voir!
Pour nous c'est un devoir!
(Lescaut entre suivi de deux Gardes.)
LESCAUT
(s'adressant aux Gardes)
C'est bien ici l'hôtellerie
Où le coche d'Arras
Va tantôt s'arrêter?
LES GARDES
C'est bien ici!
LESCAUT
(les congédiant)
Bonsoir!
LES GARDES
(se récriant)
Quelle plaisanterie!
Lescaut, tu pourrais nous quitter!
LESCAUT
(avec bonne humeur)
Jamais! jamais! jamais!
Allez à l'auberge voisine,
On y vend un clairet joyeux;
Je vais attendre ma cousine...
Je vais attendre ma cousine...
Et je vous rejoins tous les deux!
LES GARDES
Rappelle-toi!
LESCAUT
(froissé)
Vous m'insultez, c'est imprudent!
LES GARDES
(suppliant)
Lescaut!
LESCAUT
(satisfait et insolent)
C'est bon!
Je perdrais la mémoire
Quand il s'agit de boire!
(avec autorité)
Allez!
(finement, changeant de ton)
à l'auberge voisine
On y vend un clairet joyeux!
Je vais attendre ma cousine!
Allez trinquer en m'attendant!
en m'attendant, allez trinquer!
(La rue s'emplit de postillons, de porteurs portant des malles, des cartons, des valises et précédés ou suivis de voyageurs et voyeuses qui tournent autour d'eux pour obtenir leur bagages.)
BOURGEOISES ET BOURGEOIS
(avec joie)
Les voilà! les voilà! les voilà!
ARRIVÉE DU COCHE
(Au fond on aperçoit le coche,
duquel descendent des voyageurs.)
UNE VIEILLE DAME
(se rajustant)
Oh! ma coiffure! Oh! ma toilette!
BOURGEOISES ET BOURGEOIS
(riant)
Voyez-vous pas cette coquette!
UN VOYAGEUR
Eh! le porteur!
UN PORTEUR
(de mauvaise humeur)
Dans un instant!
BOURGEOISES ET BOURGEOIS
(de même)
Ah! le singulier personnage!
UNE VOYAGEUSE
Où sont mes oiseaux et ma cage?
UN VOYAGE
Hé! postillon!
UNE AUTRE
(appelant aussi)
Postillon!
UN AUTRE
(de même)
Hé! postillon!
UNE AUTRE
(appelant aussi)
Postillon!
UN AUTRE
Ma malle!
(réunis)
Postillon!
UNE AUTRE
Mon panier!
(réunies)
Postillon
POSTILLONS ET PORTEURS
(Les postillons et les Porteurs se dégageant)
Dans un moment! dans un moment!
VOYAGEUSES ET VOYAGEURS
(criant à tue-tête)
Donnez à chacun son bagage!
Voyons! voyons! voyons!
POSTILLONS ET PORTEURS
Moins de tapage! non! non! non! non!
VOYAGEUSES ET VOYAGEURS
Dieux quel tracas et quel tourment
Quand il faut monter en voiture!
Ah! je le jure! On ferait bien
de faire avant son testament!
POSTILLONS ET PORTEURS
Ah! c'est à se damner vraiment,
Chacun d'eux gémit et murmure
Rien qu'en montant dans la voiture
Et recommence en descendant!
Ça recommence en descendant!
BOURGEOISES ET BOURGEOIS
Ah! c'est à se damner vraiment,
Chacun gémit
Rien qu'en montant ou descendant!
Dieux! que! tourment!
VOYAGEUSES ET VOYAGEURS
Dieux! quel tracas et quel tourment! ah! quel tourment!
Ah! l'on devrait faire avant tout son testament!
Quel tracas! Quel tourment!
Dieux quel tracas et quel tourment!
POSTILLONS ET PORTEURS
Ah! c'est à se damner vraiment! chacun gémit!
Ah! c'est à se damner vraiment chacun gémit!
Taisez-vous! ah! c'est a se damner vraiment!
BOURGEOISES ET BOURGEOIS
Ah! Quel tracas et quel tourment!
Ah! quel tracas et quel tourment! ah!
VOYAGEUSES ET VOYAGEURS
(poursuivant les Postillons)
Je suis la première (le premier)!
(parle)
la première (le premier)!
POSTILLONS ET PORTEURS
(brusquement)
Le dernier!
(parle)
Non!
BOURGEOISES ET BOURGEOIS
(imitant les postillons en riant)
Les dernier!
(parle)
Non!
(Manon qui vient de sortir de la foule considère tout ce tohu-bohu avec étonnement)
LESCAUT
(l'observant à son tour)
Eh! j'imagine
Que cette belle enfant, c'est Manon! ma cousine!
(allant vers elle; à Manon franchement)
Je suis Lescaut...
MANON
(avec une légère surprise)
Vous... mon cousin...
(simplement et sans retenir)
embrassez-moi!
LESCAUT
Mais très volontiers, sur ma foi!
Morbleu! c'est une belle fille
Qui fait honneur à la famille!
MANON
(avec embarras)
Ah! mon cousin! mon cousin, excusez-moi!
LESCAUT
(à part)
Elle est charmante!
MANON
(avec charme et émotion)
Je suis encor tout étourdie...
Je suis encor tout engourdie...
Ah! mon cousin!
Excusez-moi! excusez un moment d'émoi...
Je suis encor tout étourdie...
(vivement déclamé)
Pardonnez à mon bavardage
J'en suis à mon premier voyage!
(en racontant)
Le coche s'éloignait à peine
Que j'admirais de tous mes yeux,
Les hameaux, les grands bois... la plaine...
Les voyageurs jeunes et vieux...
(en liant)
Ah!
(changeant de ton)
mon cousin, excusez-moi! c'est mon premier voyage!
(continuant son récit.)
Je regardais fuir, curieuse,
Les arbres frissonnant au vent!
Et j'oubliais, toute joyeuse,
Que je partais pour le couvent!
pour le couvent! pour le couvent!
(bien chanté, en dehors)
Devant tant de choses nouvelles,
Ne riez pas, si je vous dis
Que je croyais avoir des
(à volonté)
ailes,
Et m'envoler en paradis!
Oui, mon cousin!... Puis... j'eus un moment de tristesse...
Je pleurais... je ne sais pas quoi?
(changeant de ton)
L'instant d'après, je le confesse,
Je riais...
(riant aux éclats)
Ah! ah!
(à volonté)
Mais sans savoir pourquoi?
Ah! ah!
(sans retenir)
ah!
(confuse)
Ah! mon cousin... excusez-moi... ah! mon cousin... pardon!
Je suis encor tout étourdie...
Je suis... encor tout engourdie!
(vivement déclamé)
Pardonnez à mon bavardage,
J'en suis à mon premier voyage!
GRAND MOUVEMENT
(Les voyageurs précédés des postillons envahissent la cour de l'hôtellerie.)
LES POSTILLONS
(aux Voyageurs)
Partez! On sonne!
VOYAGEUSES ET VOYAGEURS
(avec une épouvante comique)
Comment? Partir!
LES POSTILLONS
(brutalement aux Voyageurs)
Allons! sortez! voici l'autre voiture!
VOYAGEUSES ET VOYAGEURS
Partir! Comment? Quelle mésaventure!
LES POSTILLONS
Partez! Allons!
On sonne!
VOYAGEUSES ET VOYAGEURS
(Tous se bousculent et réclament)
Mon carton!
UNE VOYAGEUSE
Mes oiseaux!
UN VOYAGEUR
Non! Mon paquet!
DEUX AUTRES
Mon paquet!
UN AUTRE
Non! Mon chapeau!
(tous)
Mes oiseaux! Mon carton! Mon paquet! Mon chapeau!
LES POSTILLONS
Partez! Voici l'autre voiture! on sonne! partez!
ah!
C'est à se damner vraiment!
Chacun d'eux gémit et murmure
Rien qu'en montant dans la voiture
Et recommence en descendant!
BOURGEOISES ET BOURGEOIS
(riant)
Ah! ah! ah! ah! ah! ah! ah! ah!
C'est à se damner vraiment!
Chacun gémit!
Rien qu'en montant ou descendant
Dieux! quel tourment!
VOYAGEUSES ET VOYAGEURS
On nous rançonne!
Voyons! voyons! voyons! Dieux!
Quel tracas et quel tourment! quand il faut monter en voiture, ah! je le jure, On ferait bien de faire avant son testament!
BOURGEOISES ET BOURGEOIS
Dieux! quel tracas et quel tourment! ah! quel tourment!
Ah! L'on devrait faire avant tout son testament!
Ah! L'on devrait faire avant tout son testament!
POSTILLONS ET PORTEURS
Ça recommence en descendant!
Ah! C'est à se damner vraiment!
Chacun gémit!
Ah! C'est à se damner vraiment!
Chacun gémit!
BOURGEOISES ET BOURGEOIS
Ah! Quel tracas et quel tourment!
Ah! Quel tracas et quel tourment!
VOYAGEUSES ET VOYAGEURS
Quel tracas! quel tourment!
Dieux! quel tracas et quel tourment!
POSTILLONS ET PORTEURS
Taisez-vous! ah! quel tourment!
BOURGEOISES ET BOURGEOIS
(riant)
Ah! ah!
Ah! quel tourment!
(riant)
Ah! ah! ah!
(La foule s'éloigne peu à peu laissant ensemble Lescaut et Manon.)
LESCAUT
(Au moment de sortir pour aller chercher les paquets de Manon)
Attendez-moi, soyez bien sage,
Je vais chercher votre bagage!
LES BOURGEOISES ET LES BOURGEOIS
Il faut tout voir!
Pour nous c'est un devoir!
(Ils disparaissent. Manon reste seule.
Paraît Guillot sur le balcon du pavillon.)
GUILLOT
Hôtelier de malheur! Il est donc entendu
Que nous n'aurons jamais de vin!
(apercevant Manon)
Ciel! qu'ai-je vu?
Mademoiselle! hem! hem!.. Mademoiselle...
(à part)
Ce qui se passe en ma cervelle
Est inouï!
MANON
(à part, en riant)
Cet homme est fort drôle, ma foi!
GUILLOT
Mademoiselle, écoutez-moi?
On me nomme Guillot de Morfontaine,
De louis d'or ma caisse est pleine,
Et j'en donnerais beaucoup pour
Obtenir de vous un seul mot d'amour...
J'ai fini, qu'avez-vous à dire?
MANON
Que je me fâcherais se je n'aimais mieux rire...
(Manon éclate de rire, et son rire est répété par Brétigny, Javotte, Poussette et Rosette qui viennent d'arriver sur le balcon.)
BRÉTIGNY
Eh bien, Guillot, que faites-vous? Nous vous attendons!
GUILLOT
Au diable les fous!
POUSSETTE
(à Guillot)
N'avez-vous pas honte? à votre âge!
JAVOTTE
... à votre âge!
ROSETTE
... à votre âge!
BRÉTIGNY
Cette fois-ci, le drôle a par hasard
Découvert un trésor.
Jamais plus doux regard
N'illumina plus gracieux visage...
LES TROIS FEMMES
(à Guillot; en riant; léger et gai)
Revenez, Guillot, revenez!
Dieu sait où vous mène un faux pas!
Cher ami Guillot, n'en faites pas!
Revenez! Vous allez, vous casser le nez!
Revenez! donc, Guillot! non! non! point de faux pas!
Guillot! n'en faites pas!
(riant)
Ah! ah!
Revenez! Vous allez vous casser le nez!
Revenez! donc, Guillot!
(riant)
Ah! ah!
(rires)
BRÉTIGNY
Allons, Guillot, laissez Mademoiselle,
Et revenez, l'on vous appelle!
GUILLOT
(impatienté)
Oui, je reviens dans un moment!
(à Manon)
Ma mignonne, un mot seulement!
BRÉTIGNY
Guillot, laissez Mademoiselle...
GUILLOT
(bas à Manon)
De ma part tout à l'heure un postillon viendra,
Quand vous l'apercevrez, cela signifiera
Qu'une voiture attend, que vous pouvez la prendre,
Et qu'après... vous devez comprendre...
(Lescaut vient de rentrer.)
LESCAUT
(brusquement, à Guillot)
Plaît-il, Monsieur!
GUILLOT
(interdit balbutiant)
Monsieur?
LESCAUT
Eh bien! Vous disiez...
GUILLOT
(de même)
Je ne disais rien!
(remontant malgré lui dans le pavillon)
POUSSETTE, JAVOTTE, ROSETTE ET BRÉTIGNY
(en riant)
Revenez, Guillot, Revenez!
Dieu sait où nous même un faux pas!
Cher ami Guillot, n'en faites pas!
Revenez! Vous vous êtes cassé le nez!
(Ils rentrent en riant dans le pavillon.)
LESCAUT
(à Manon sérieusement)
Il vous parlait, Manon?
MANON
(légèrement et vif)
Ce n'était pas ma faute...
LESCAUT
Certes! et j'ai de vous opinion trop haute
Pour me fâcher...
UN GARDE
(à Lescaut)
Eh bien, tu ne viens pas?
UN AUTRE
(de même)
Les cartes et les dés nous attendent là-bas!
LESCAUT
Je viens, Mais à cette jeunesse
Permettez d'abord que j'adresse
(avec suffisance)
Quelques conseils tout remplis de sagesse!
LES DEUX GARDES
(résignés et avec respect)
Écoutons la sagesse.
LESCAUT
(à Manon avec importance)
Regardez-moi bien dans les yeux.
Je vais tout près, à la caserne,
Discuter avec ces messieurs,
De certain point qui les concerne.
Attendez-moi donc... un instant... un seul moment,...
Ne bronchez pas, Soyez gentille
Et n'oubliez pas, mon cher coeur,
Que je suis gardien de l'honneur
De la famille!
De la famille!
Si par hasard... quelque imprudent
Vous tenait un propos frivole...
Dans la crainte... d'un accident...
Ne dites pas une parole!
Priez-le d'attendre un instant! un seul moment!
Ne bronchez pas, soyez gentille
Et n'oubliez pas, mon cher coeur,
Que je suis gardien de l'honneur
De la famille! de la famille!
(Aux gardes, leur faisant signe de partir)
Et maintenant, voyons à qui de nous
La Déesse du jeu va faire les yeux doux!
(Au moment de s'éloigner, il se retourne vers Manon.)
Ne bronchez pas, Soyez gentille!
(Il s'éloigne.)
MANON
(simplement)
Restons ici, puisqu'il le faut!
Attendons... sans penser!
Evitons ces folies,
Ces projets qui mettaient ma raison en défaut!
(simplement)
Ne rêvons plus!
(Manon semble plongée dans ses réflexions, puis,
tout à coup, simplement, elle porte les yeux sur le pavillon dans lequel sont enfermées, Poussette, Javotte et Rosette.)
(Manon s'est levée.)
Combien ces femmes sont jolies!
La plus jeune portait un collier de grains d'or!
Ah! comme ces riches toilettes...
Et ces parures si coquettes
Les rendaient plus belles encore!
(triste et résignée)
Voyons, Manon, plus de chimères,
Où va ton esprit en rêvant?
Laisse ces désirs éphémères
A la porte de ton couvent!
Voyons, Manon, Voyons, Manon,
Plus de désirs, plus de chimères!
(changeant de ton)
Et cependant, pour mon âme ravie
En elles tout est séduisant!
(avec un élan de volupté)
Ah! Combien ce doit être amusant
De s'amuser toute une vie!
Ah! Voyons, Manon, plus de chimères...
Où va ton esprit en rêvant?
(Moitié larmes, moitié sourires)
Voyons, Manon! Voyons, Manon!
Plus de désirs, plus de chimères!
(apercevant Des Grieux)
Quelqu'un! Vite à mon banc de pierre!
(Des Grieux s'avance sans voir Manon.)
DES GRIEUX
(à lui-même)
J'ai marqué l'heure du départ...
J'hésitais... chose singulière!
(résolument)
Enfin, demain soir au plus tard
J'embrasserai mon père!... Mon père!..
Oui, je le vois sourire,
Et mon coeur ne me trompe pas!
Je le vois, il m'appelle
Et je lui tends les bras!
(Involontairement Des Grieux s'est tourné vers Manon.)
O ciel!... Est-ce un rêve?... Est-ce la folie?
(avec extase et comme si une vision lui apparaissait)
D'où vient ce que j'éprouve? On dirait que ma vie
Va finir... ou commence!... Il semble qu'une main
De fer me mène en un autre chemin
Et malgré moi m'entraîne devant elle!
(Peu à peu Des Grieux s'est rapproche de Manon.)
(timide)
Mademoiselle...
MANON
Eh quoi?
DES GRIEUX
(ému)
Pardonnez-moi!
Je ne sais...
(entrecoupé)
J'obéis...
(plus accentué)
je ne sais plus mon maître...
(peu à peu plus ardent)
Je vous vois
J'en suis sûr, pour la première fois
(tendre et retenu)
Et mon coeur cependant vient de vous reconnaître!
Et je sais votre nom...
MANON
(simplement)
On m'appelle Manon...
DES GRIEUX
(avec émotion)
Manon!
MANON
(à part)
Que son regard est tendre!
Et que j'ai de plaisir à l'entendre!
DES GRIEUX
Ces paroles d'un fou, veuillez les pardonner!
MANON
(simplement)
Comment les condamner!
Elles charment le coeur en charmant les oreilles!
J'en voudrais savoir de pareilles
Pour vous les répéter!
DES GRIEUX
(avec transport)
Enchanteresse
Au charme vainqueur!
Manon! Vous êtes la maîtresse
De mon coeur!
MANON
Mots charmants, enivrantes fièvres
Enivrantes fièvres du bonheur!
DES GRIEUX
O Manon! Vous êtes maîtresse
Vous êtes maîtresse de mon coeur!
Ah! parlez-moi!
MANON
Je ne suis qu'une pauvre fille...
(souriante)
Je ne suis pas mauvaise... Mais souvent
On m'accuse dans ma famille
D'aimer trop le plaisir!...
(tristement)
On me met au couvent... tout à l'heure...
Et c'est là l'histoire de Manon,
(simplement)
De Manon Lescaut!
DES GRIEUX
(avec ardeur)
Non, je ne veux pas croire
A cette cruauté!
Que tant de charmes et de beauté
Soient voués à jamais à la tombe vivante!
MANON
Mais c'est, hélas! la volonté
Du ciel dont je suis la servante,
Puisqu'un malheur si grand ne peut être évité!
DES GRIEUX
(avec fermeté)
Non! Votre liberté ne sera pas ravie!
MANON
(avec joie)
Comment?
DES GRIEUX
Au chevalier
Des Grieux, vous pouvez vous fier!
MANON
(avec élan)
Ah! Je vous devrai plus que la vie!
DES GRIEUX
(avec passion)
Ah! Manon! Vous ne partirez pas!!
Dussé-je aller chercher au bout du monde
Une retraite inconnue et profonde...
Et vous y porter dans mes bras!
MANON
A vous ma vie et mon âme... A vous!
A vous toute ma vie, à jamais!
DES GRIEUX
Enchanteresse! Manon,
Vous êtes la maîtresse de mon coeur!
(A ce moment, le Postillon à qui Guillot-Morfontaine a dit précédemment de se tenir aux ordres de Manon paraît dans le fond.)
MANON
(elle le regard, réfléchit et sourit)
Par aventure
Peut-être avons-nous mieux:
Une voiture!
La chaise d'un seigneur...
(léger et sans retenir)
Il faisait les doux yeux
A Manon.
(finement)
Vengez-vous!
DES GRIEUX
Mais comment?
MANON
Tous les deux, prenons-là!
DES GRIEUX
(au Postillon, qui s'éloigne aussitôt)
Soit, partons!
MANON
(troublée)
Et quoi... partir ensemble?
DES GRIEUX
(avec transport)
Oui, Manon! le ciel nous rassemble!
(ému et avec charme)
Nous vivrons à Paris...
MANON
(tendre et émue)
Tous les deux!
DES GRIEUX
Tous les deux. Et nos coeurs amoureux...
MANON
A Paris!
DES GRIEUX
L'un à l'autre enchaînés,
MANON
A Paris!
DES GRIEUX
Pour jamais réunis
N'y vivront que des jours bénis!
MANON
Nous n'aurons que des jours bénis!
LES DEUX
A Paris! à Paris, tous les deux!
Nous vivrons à Paris!
(gaîment)
tous les deux!
DES GRIEUX
(Se rapprochant tendrement de Manon; avec âme)
Et mon nom deviendra le vôtre!
(puis revenant à lui; avec émotion; presque parlé)
Ah! pardon!
MANON
Dans mes yeux
Vous devez biens voir
Que je ne puis vous en vouloir...
(presque parlé)
Et cependant... c'est mal!
DES GRIEUX
Viens! Nous vivrons à Paris!
MANON
(vivement)
Tous les deux!
DES GRIEUX
(vivement)
Tous les deux!
Et nos coeurs amoureux...
MANON
À Paris!
DES GRIEUX
... l'un à l'autre enchaînés!
MANON
À Paris!
DES GRIEUX
Pour jamais réunis
N'y vivront que des jours bénis!
MANON
Nous n'aurons que des jours bénis!
LES DEUX
A Paris! à Paris! tous les deux! nous vivrons à Paris!
(gaîment)
... tous les deux!
(éclats de rire dans le pavillon)
MANON
(se souvenant)
Ce sont elles!
POUSSETTE, JAVOTTE ET ROSETTE
Revenez, Guillot, revenez!
Vous allez vous casser le nez!
Revenez donc, Guillot!
(riant)
ah! ah! ah! ah! ah! ah!
DES GRIEUX
Qu'avez-vous?
MANON
(avec trouble)
Rien! ces femmes si belles!
LESCAUT
(au dehors, aviné)
Ce soir, vous rendrez tout au cabaret voisin!
DES GRIEUX
(effrayé)
Là!
MANON
(de même)
C'est la voix de mon cousin!
DES GRIEUX
Viens! partons!
POUSSETTE, JAVOTTE ET ROSETTE
(Au dehors, dans le pavillon)
Revenez, Guillot! revenez! revenez!
(éclats de rire)
MANON
(s'arrête, indécise)
Ah!
(à part; avec un élan de volupté)
Combien ce doit être amusant...
(très dès déclamé)
... de s'amuser... toute une vie!
MANON ET DES GRIEUX
Ah! partons!
(Ils s'enfuient tous deux.)
LESCAUT
(paraissant; gris)
Plus un sou! Le tour est très plaisant!
(appelant)
Hé! Manon!
(Il la cherche.)
(avec stupéfaction)
Quoi! Disparue!
(criant)
Holà! Holà!
GUILLOT
(descendant doucement le perron; avec précaution)
Je veux la retrouver!
LESCAUT
(Le voyant et lui barrant le passage)
Ah! c'est vous! Le gros homme!
GUILLOT
(reculant)
Hein?
LESCAUT
(brutalement)
Vous avez pris Manon, vous, rendez-là!
GUILLOT
(terrifié)
Taisez-vous!
LESCAUT
(criant plus fort)
Rendez-la-moi! Rendez-la-moi! Rendez-la-moi!
(Les Bourgeois et l'Hôtelier arrivent peu à peu de toutes parts au bruit des cris de Lescaut et se montrent en riant les deux personnages.)
(à Guillot)
Allons! rendez-la moi!
GUILLOT
(à Lescaut, montrant toute le monde)
Regardez donc comme
Vous attirez la foule!
LESCAUT
Ah! bah! ça m'est égal!
(aux Bourgeois)
Il a pris notre honneur!
(à Guillot)
C'est un trop beau régal
Pour ton vilain museau!
GUILLOT
(terrifié)
Quelle aventure!
LESCAUT
(aux Bourgeois)
Il a pris notre honneur!
L'HÔTELIER, BOURGEOISES ET BOURGEOIS
Voyons, expliquez-vous!
GUILLOT
Soit!... mais très doucement, très doucement et sans injure!
LESCAUT
(encore plus fort)
Répondez catégoriquement;
Je veux Manon! Je veux Manon!
L'HÔTELIER
Quoi! cette jeune fille,
Elle est partie avec un jeune homme!
Écoutez!
(bruit lointain de la voiture)
GUILLOT
(avec désespoir)
O ciel!
BOURGEOISES ET BOURGEOIS
Elle est partie!
LESCAUT
(furieux)
Mais c'est l'honneur de la famille!
L'HÔTELIER
(désignant Guillot)
Dans la voiture de monsieur...
BOURGEOISES ET BOURGEOIS
Dans la voiture de monsieur...
GUILLOT
Non! arrêtez!
LESCAUT
(voulant s'élancer sur lui)
Gredin!
GUILLOT
(se dégageant)
Lâchez! Lâchez!
L'HÔTELIER, BOURGEOISES ET BOURGEOIS
(riant)
Ah! ah! la drôle de figure!
Vit-on jamais pareil malheur!
LESCAUT
(cherchant à rattraper Guillot malgré l'Hôtelier)
Non! il faut que je châtie!
BRETIGNY
(qui est sorti du pavillon avec les femmes)
Eh! quoi! Pauvre Guillot, votre belle est partie!
(Les femmes rient.)
BOURGEOISES ET BOURGEOIS
Quelle mésaventure
Pour un aussi grand séducteur!
GUILLOT
Taisez-vous tous!... Je veux être vengé!
Et de cette perfide et de cet enragé!
POUSSETTE, JAVOTTE, ROSETTE, BRETIGNY, L'HÔTELIER ET LA FOULE
(riant)
Ah! ah! la drôle de figure!
Ah! quel malheur! ah! quel malheur!
LESCAUT
Morbleu! Manon, vous me reverrez,
Et vous, petit, vous le paierez!
(Tout le monde rit.)
Rideau.